Organiser un team building artisanat avec Anne, Bijoutière Plumassière…

Un samedi matin, le 24 novembre 2018, en allant faire une course dans le Marais, je suis par hasard tombée sur l'affiche du salon Ob'Art qui recouvrait la façade de la Halle des Blancs Manteaux. Parmi les stands des exposants, tous artisans d'art, il y'en avait un qu'aucun visiteur ne pouvait ignorer : celui d'AnaGold, marque de bijouterie mêlant or et plumes aux couleurs vives. En sortant mon téléphone portable pour prendre une photo, j'ai découvert Anne la créatrice, d'abord réticente quant à mes intentions, puis d'une grande gentillesse lorsque je me suis présentée et que je lui ai parlé de Worldmade Stories. Après m'avoir brièvement présenté sa spécialité, elle m'a invitée à lui rendre visite à sa boutique-atelier située à Puteaux, dans les Hauts-de-Seine.

Février 2019, Anne prépare les pièces en laiton dans son atelier-boutique de Puteaux.

Anne Goldfarb fait partie de ceux que l'on appelle aujourd'hui les "néo-artisans", ces profils atypiques qui fon revivre les savoir-faire traditionnels en perte de vitesse. Dans son livre "Nouveaux artisans", Magali Perruchini s'est intéressée à ces Parisiens qui décident de donner une nouvelle orientation à leur carrière professionnelle en se tournant vers l’entrepreneuriat et l’artisanat, un univers associé à la liberté, plus humain, plus sensible, porteur de sens, avec une réalité palpable et modulable par la transformation de la matière.



*** UNE ENFANCE ENTRE ARTS & VOYAGES ***


Anne est une Franco-Suisse née à Paris.


Elle se souvient encore de ses grands-parents et plus particulièrement de son grand-père, un tailleur spécialisé dans le travail du cuir. Originaires de Pologne, ils ont dû s’exiler en France pour leur sécurité. Ses parents aussi se sont beaucoup déplacés au cours de son enfance, entre la Suisse, l’Ile-de-France et le Sud-Ouest de la France. Elle a ainsi connu de nombreux déménagements, des changements d’environnement qui lui donnent aujourd’hui le sentiment de ne pas avoir de racines, de ne pas pouvoir s'identifier à un lieu d'origine précis.


Petite, Anne avait pour habitude de ramasser des plumes d’oiseaux avec sa mère lors de leurs promenades en pleine nature. Au fur et à mesure, elle s’est créée une collection de plumes qu’elle gardait précieusement dans une sorte de boîte à trésors qui la suivait à chaque déménagement. En grandissant, elle côtoie plusieurs créatifs dans son environnement familial et sent qu'elle a une vocation artistique. Son père dessine très bien et l’une de ses tantes est une artiste peintre qu'elle a l'occasion d'observer pratiquer son art. Sans être une spécialiste, Anne touche à tout lorsqu’elle a du temps libre : dessin, peinture, broderie, couture, tissage, marqueterie, mosaïque,… Elle pense que le seul moyen de développer sa dextérité manuelle est d’entrer aux Beaux-Arts. C’est bien plus tard qu’elle découvrira que l’artisanat peut aussi être une forme d’expression artistique tout aussi valable et épanouissante.



 


*** UNE PREMIÈRE EXPÉRIENCE EN RESSOURCES HUMAINES ***


Dès qu'elle le peut, Anne passe le concours d’entrée aux Beaux-Arts qu’elle n’obtient malheureusement pas. C’est la grande déception. Elle se retrouve en plein mois d’octobre sans plan B de formation, sans avoir imaginé une autre suite pour ses études. Comme elle ne veut pas perdre l’année à attendre la prochaine session et que la plupart des inscriptions sont clôturées à ce moment-là, elle décide de s’inscrire in extremis en licence Ressources Humaines à l’université. Elle a beaucoup de mal à se faire à ce cursus au début, notamment en raison des cours d’économie, une matière qui lui donne du fil à retordre. Mais finalement, son investissement personnel et son envie de réussir payent. Elle continue son cursus jusqu’au bout et obtient sa licence, puis son DESS (l’ancêtre du Master 2) avec succès.


À l’issue de sa formation, elle est rapidement embauchée en tant que Responsable des Ressources Humaines, fonction qu’elle occupera dans des grands groupes français pendant vingt ans.



 


*** D’EXPERTE EN RESSOURCES HUMAINES À ARTISANE D’ART ***


En 2009, après avoir fait le tour de son métier qu’elle maîtrise maintenant dans les moindres détails, Anne est en quête de sens.


Elle réalise qu’en entreprise, elle utilise beaucoup d’énergie pour des résultats minimes et constate que cela est inhérent à la structure des grands groupes. Elle sature et partir devient pour elle quelque chose qu’elle ne peut plus ignorer, quelque chose de plus en plus vital. Elle a besoin de voir autre chose, de développer l’âme créative qui sommeille en elle. C’est ainsi qu’elle va quitter le confort de son poste de cadre supérieur avec tous les avantages qu’il comporte pour effectuer un gros virage dans son parcours professionnel. Un virage qui est en fait un retour à son rêve d’origine d’évoluer dans un univers artistique.


L’artiste dans l’âme retourne donc à ses premières amours, soutenue par ses enfants maintenant majeurs et donc en mesure de s’assumer sans elle. Elle ne vise plus les beaux-arts mais décide de donner une chance à l’artisanat. Après de longues recherches et des questionnements sur le savoir-faire qu’elle aimerait acquérir, son goût pour l’Histoire, la minutie, la féminité et l’association de matières la conduit à la bijouterie, qui, plus qu’un accessoire de mode est un symbole fort du patrimoine historique et des modes de vie d’une civilisation.


De nature organisée, Anne ne veut pas se précipiter. Elle prend le temps de mûrir son projet tout en s’assurant un revenu, la majorité de son dernier salaire grâce au Congé Individuel de Formation, qu’elle obtient exceptionnellement sur deux années, le temps pour elle de suivre les formations adéquates. Ainsi, elle part de Montauban où elle résidait avec son conjoint pour la capitale, où se situe son école de bijouterie.


Plusieurs organismes l’accompagnent financièrement et administrativement dans son projet de reconversion. À l’issue de la formation, elle s’inscrit à Pôle emploi en tant que créateur d'entreprise et bénéficie des allocations chômage pendant quelques mois. Puis, dans le même temps, elle adhère à une couveuse pour entrepreneurs (GEAI - Boutiques De Gestion De Paris) qui lui donne accès à un accompagnement individuel par un conseiller et à plusieurs formations sur la création d’entreprise. Elle lui permet aussi de commencer à commercialiser ses bijoux sans avoir encore opté pour un statut juridique. Elle y reste un an et demi. Après la couveuse, elle opte pour le statut d'auto-entrepreneur et s’inscrit à la Chambre des Métiers et de l'Artisanat. Grâce au dispositif ACRE du Pôle Emploi, Aide aux Créateurs et Repreneurs d’Entreprises, son taux de cotisations sociales est réduit et progressif pendant deux années.

Des exemples concrets multiples et variés qui montrent que la France a la volonté de soutenir les porteurs de projets qui osent se lancer dans l’entrepreneuriat. Principalement au démarrage avec des possibilités de formation qui peuvent être partiellement ou intégralement financées selon la situation dans laquelle on se trouve. Mais aussi après le démarrage de l’activité, avec des structures comme la Chambre des Métiers et de l’Artisanat ou Ateliers d’Arts de France. Toutefois, il est primordial que le porteur de projet ne s’appuie pas uniquement sur les aides régionales ou nationales. Il faut qu’il prenne le temps de bien peaufiner son projet et qu’il prévoit d’épargner suffisamment pour tenir plusieurs années sans rémunération car la différence de revenus est considérable entre un poste en CDI, même au SMIC et un début d’entreprise d’artisanat d’art.


Le conseil d’Anne :


Ne pas négliger la baisse et l’instabilité des revenus en artisanat d’art. Ne pas être trop optimiste sur les ventes. Pour les aides, il faut se renseigner. Il y’a plein de dispositifs d'aide et de soutien pour les créateurs d'entreprise (notamment les femmes). On trouve beaucoup d’informations sur internet et il ne faut pas hésiter à aller voir sur place. J'ai par exemple monté un dossier de demande de subvention (TP'UP) auprès du Conseil Régional pour mon premier salon professionnel. Et pour des formations complémentaires, j'ai fait appel au financement d'un organisme.

Anne a ouvert sa boutique-atelier à Puteaux fin 2013 après plusieurs formations et sans avoir créé de business plan. Au départ, le lieu s’appelait « Les Créatives » car elle le partageait avec une amie, artisane en maroquinerie. Cette dernière n’a malheureusement pas pu continuer l’aventure et a repris une activité professionnelle partielle en entreprise. Six années après, à la question « Est-il possible de se lancer dans la création d'une entreprise seul(e), sans aide financière ni soutien moral/financier ? », Anne m’a répondu ceci :


Pas facile ! L'essentiel passe certes par la détermination mais bon, je recommande en plus le soutien familial et une bonne épargne de départ !

Atelier-boutique "Les Créatives" qui aujourd'hui présente uniquement les collections AnaGold.

*** ANAGOLD, L’EXPRESSION D’UNE VOCATION DE BIJOUTIÈRE-PLUMASSIÈRE ***


Anne Goldfarb a donné vie à son rêve, à sa vocation à travers AnaGold. Elle est aujourd’hui bijoutière et plumassière, diplômée d’un CAP Art et Techniques de la Bijouterie-Joaillerie et d’un certificat de plumassière, un métier très rare qu’elle a pu apprendre dans la dernière école française de plumasserie. Les plumes qu’elle utilise pour ses créations proviennent de la basse-cour, principalement de poules et d’oies à 90%. Après n’avoir utilisé que des plumes aux couleurs naturelles pendant un certain temps telle une puriste, Anne se rend vite compte que cela la limite énormément. C’est là qu’elle part à la recherche de plumes colorées pour élargir son offre et se démarquer par l’identité forte qui la caractérise aujourd’hui. Le développement de cette identité a pris du temps et pour cela, Anne a dû se concentrer sur une ligne créatrice afin de ne pas se disperser dans un trop grande nombre de directions.



À ses débuts, elle manquait de confiance en elle dans sa nouvelle posture d’artisane d’art. Il lui a fallu du temps pour se sentir légitime dans le domaine et cela est principalement passé par les commentaires positifs de ses clients. Elle a retrouvé du sens et de l’épanouissement dans son travail. Toutefois, elle ne regrette pas pour autant son expérience professionnelle dans les ressources humaines car le relationnel et la gestion des projets qu’elle y a appris sont des outils qui lui servent encore aujourd’hui pour gérer sa marque AnaGold.


C’est ce qui m’a construit et a fait de moi la femme que je suis aujourd’hui.

Présentation d'une épingle à cheveux AnaGold. Crédit photo, AnaGold.


Sa personnalité lumineuse et curieuse se retrouve dans son travail. Son imagination débordante lui permet de créer une grande variété d’accessoires pour les femmes en quête d’originalité. Les plus classiques trouveront chez AnaGold la petite pièce qui réveille et sublime une tenue sobre. Les plus extraverties auront l’embarras du choix pour agrémenter leur look déjà coloré. Colliers, boucles d’oreilles, bracelets, bagues, ornements de tête, clips pour chaussures…il y’a une multitude de formes et de coloris à découvrir sur le site internet. Elle a aussi imaginé depuis peu, un nouveau type de produits appliquant ses talents au monde de la décoration, avec la fabrication de totems agrémentés de plumes.



Épingle à cheveux, broche et totems AnaGold. Crédits photos, AnaGold.


Mes deux coups de cœur ont été l’épingle Birdy et la broche Talisman en rose/rouge présentée ci-dessus. La broche est entièrement conçue à la main, fruit d’un double savoir-faire mêlant travail du cuir et broderie de perles. Il faut compter environ 45 minutes pour la réaliser.


En ce qui concerne le travail préalable à la création, Anne Goldfarb n’a pas une source d'inspiration précise mais se nourrit plutôt de ses centres d’intérêt qui eux, sont très précis. Ainsi, elle est en forte affinité avec la haute-couture, l'art déco (pour la simplicité des formes et la beauté des matières), le design, la plumasserie amérindienne, la botanique, l'entomologie (partie de la zoologie qui traite des insectes), la faune et la nature en général.


Je crois que c'est tout ça qui se mélange dans ma tête. Je dessine beaucoup pour créer mes futures pièces. Surtout tard le soir, c'est là que ça jaillit le plus souvent, bercée dans une sorte de rêvasserie dans laquelle je me sens extrêmement bien !

Grâce à son adhésion aux Ateliers d’Art de France (syndicat professionnel des métiers d’art regroupant plus de 6000 artistes, artisans et manufactures d’art), Anne Goldfarb a accès à un réseau et à un soutien ponctuel pour la promotion de sa marque sous forme de mises en avant sur une courte période de ses créations au magasin Empreintes Paris ou alors par l’octroi de tarifs préférentiels pour participer à des salons professionnels comme Ob’Art ou Maison&Objet. Cela lui donne l’opportunité d’aller à la rencontre d’acheteurs et de pouvoir vendre ses créations à des boutiques sous forme de commandes fermes ou de dépôt-vente en France et à l’étranger.


Avec cette nouvelle expérience loin du salariat, elle a pu constater que l’entrepreneuriat nécessite avant tout un travail sur soi, un travail de développement personnel mais aussi de la polyvalence et de l’adaptabilité pour gérer les différents aspects de l’entreprise et savoir ajuster son fonctionnement face aux changements, aux évolutions en termes de communication digitale par exemple.


Pendant que nous discutions, Anne m’a expliqué avec clarté les étapes de fabrication des bijoux AnaGold que je partage avec vous ci-dessous :


1/ Découpe et façonnage du laiton dans son atelier.


2/ Soudure du laiton pour former ses pièces de base.


3/ Finitions : Émerisage des pièces soudées. L’émeri est un abrasif qui sert à nettoyer une pièce de ses irrégularités avec de la laine d’acier pour polir la surface, la rendre plus lisse et plus brillante. J’ai eu l’opportunité de réaliser cette étape avec Anne.


4/ Plaquage or ou argent chez un argenteur partenaire d'Anne depuis ses débuts. Ce dernier étant débordé, elle doit elle-même fixer ses pièces l'une après l'autre sur un fil métallique avant qu’elles ne passent dans le bain qui va les recouvrir d’or ou d’argent 925.


5/ Fixation des plumes à la colle et façonnage après un travail minutieux de colorimétrie.


J’ai été séduite par la beauté de son établi traditionnel de bijoutier sur lequel j’ai découvert les principaux outils nécessaires à ses deux métiers. Pour la bijouterie : bocfil (porte-scie à métaux), marteau de ciseleur, limes, pinces et chalumeau. Pour la plumasserie : pinces, couteau à parer et ciseaux.


L'établi de bijoutier traditionnel d'Anne Goldfarb

*** CHALLENGES DU QUOTIDIEN & PROJETS POUR DEMAIN ***


Comme les Demoiselles d’Anjou rencontrées aussi au salon Ob’Art, Anne ne m’a pas caché qu’il n’était pour l’instant pas aisé pour elle de vivre de son nouveau métier.


Même si l’emplacement et le cadre de sa boutique-atelier sont très sympa, elle déplore sa configuration mêlant boutiques-ateliers d’artisans d’art et bureaux d’artisans du bâtiment souvent fermés car sur leurs chantiers, ce qui fait que le lieu manque de vie et de passage. Elle n’envisage toutefois pas un déménagement mais plutôt des actions pour aller à la rencontre du public, à travers des salons ou des ateliers.


Dans cette nouvelle aventure, elle a fait plein de découvertes comme celle de nouveaux métiers indispensables à apprendre un petit peu pour faire avancer son activité. Il lui faut, en plus de son cœur de métier, être en mesure de gérer l’aspect commercial, comptable, le marketing, la communication, etc. Un challenge pas facile à relever lorsqu’on est seul maître à bord.


Professionnellement, le souhait d’Anne pour demain est de parvenir à installer un peu plus solidement cette petite marque singulière qu'est AnaGold, de continuer à la porter, à la faire (raisonnablement) grandir et connaître, et un jour, peut-être, d’être en mesure de salarier un jeune issu d'une école de bijouterie. Elle aimerait aussi collaborer avec le monde de la haute couture.



 


…BECAUSE A STORY NEVER ENDS…


Merci Anne !

Après ma demi-journée d’immersion dans son atelier, j’ai posé à la pétillante Anne, quelques questions supplémentaires sur elle, sur sa vision de l’entrepreneuriat, de l’artisanat et de la vie en général. Ci-dessous ses réponses pleines de sincérité et d’enseignements.


Anne a une idée très précise de ce qu’elle voudrait pour elle et pour le monde :


J’aimerais avoir la possibilité de voyager un peu plus, pour m'émerveiller. Et d'une manière générale, qu'on se prenne en main pour protéger notre si belle planète, en mettant en œuvre la sagesse de toutes les petites solutions artisanales qui existent partout dans le monde, ce qui implique de couper la tête aux grands intérêts financiers qui nous gangrènent.

Qu'est-ce qui est selon toi indispensable pour entreprendre ? (En termes de qualités, ressources, compétences, motivation…)

Une motivation d'airain, une réflexion la plus réaliste possible.

Pour cela, il ne faut pas hésiter à aller discuter avec des professionnels du domaine concerné. Ça permet d’avoir des retours d'expérience et d'éviter de trop fantasmer. Il faut aussi être organisé et autonome car on est quand même seul pour monter son affaire, même avec toutes les aides et conseils du monde.


Il faut savoir anticiper, ne pas avoir peur de se remettre en cause, aimer apprendre tout le temps, supporter l'incertitude, savoir se réjouir des petits succès, garder du recul, être bosseur et toujours aller de l'avant !

Qu'aimes-tu le plus dans ta vie d'artisane/créatrice/entrepreneure ?