ÈVE, Artiste plasticienne qui donne une seconde vie aux déchets…

J’ai rencontré Ève pour la première fois le 5 avril 2019 au 59 Rivoli. Dans cette résidence d’artistes du premier arrondissement, elle prend plaisir à imaginer et créer des œuvres inspirées de son quotidien. Après quelques échanges à distance, nous nous sommes revues le 31 août dans son atelier. C’est le moment de partager avec vous son parcours, sa raison d’être, ses rêves et son message au monde.

Août 2019. Dans son atelier, Ève est entourée de papier, de carton, de boîtes, de rouleaux, de fil de fer, de plastique,...

Aujourd’hui et après plusieurs années au sein de centres d’animation parisiens en tant que décoratrice événementielle, curatrice et animatrice d’ateliers, l’artiste plasticienne fabrique des sculptures, des meubles et autres objets insolites en matériaux récupérés. Elle réalise aussi des installations dans le cadre de commandes spéciales.



*** ARTISTE & RÉCUPÉRATRICE ***


Qui est Ève Tesorio ?

Je vais me présenter professionnellement et humainement.


Je travaille par le biais de la créativité qui me vient la plupart du temps par la matière rejetée par la société. Je recycle cette matière. Je suis plutôt inspirée par la matière que par le projet. J’ai besoin de porter la vie. J’aime passer du temps à trouver des solutions et à générer de la vie. J’aime y mettre du temps, de l’énergie et du partage.


Pour moi, le travail et la vie sont comme une pierre jetée dans l’eau qui dessine des ronds en surface. Le mouvement permet aux ronds de s’agrandir. Dans mon travail, la récupération n’est pas un choix motivé par l’actualité.


C’est parce qu’à un moment de ma vie je n’avais rien d’autre que j’ai commencé à imaginer de nouveaux objets à partir des déchets. Le rien m’inspire et me permet de créer. Ainsi, je me sens riche à l’infini.


Depuis quand es-tu artiste et depuis quand es-tu en résidence au 59 Rivoli ? Pourquoi avoir choisi ce lieu ?

J’exerce ce métier depuis une vingtaine d’années. Le 24 octobre 2019, le 59 Rivoli fêtera ses 20 ans d’existence. Il y’aura des animations et une exposition géante sur les archives de 20 lieux alternatifs de France et du monde.


Lorsque je suis entrée ici pour la première fois, je me suis instantanément sentie bien, comme si je faisais partie du lieu. Par chance, un membre permanent est parti et c’est comme ça que le Collectif m’a proposé de prendre sa place après avoir analysé ma candidature.


Ce lieu est extrêmement important pour moi. C’est une pépite qui permet de démocratiser l’art et de rendre les artistes plus accessibles. Il est essentiel à la vie et d’utilité publique. Les œuvres permettent aux artistes et aux visiteurs de s’exprimer. La question n’est pas d’aimer ou de ne pas aimer. Pour moi, créer c’est naturel et aimer c’est subjectif.


Quel est ton objectif en tant qu’artiste ? Quels sont les mots qui te définissent ?

Récupérer et imaginer. Imaginer c’est être libre en fait. Je n’ai pas vraiment d’objectif et si je devais en trouver un, ce serait de permettre aux gens de pouvoir se sentir libres d’avoir leur esprit libre, d’imaginer ce qu’ils veulent faire d’un objet, d’une situation, de la vie. C’est ma pensée philosophique. C’est ce qui m’a amené à devenir une artiste.


On n’invente pas l’art. L’art est naturel.

Si les écoles d’art existent, c’est qu’on en a besoin. Elles n’existent pas naturellement mais l’être humain a besoin de business, besoin d’un cadre. Comme dirait Coluche, « Je ne suis ni pour, ni contre, bien au contraire. »


Quelles sont tes matières et techniques de prédilection ? Pourquoi ?

Je n’utilise que des matériaux de récupération issus de biens de consommation courante : papier, carton, boîtes, rouleaux, fil de fer, bouchons et couvercles en plastique, farine, coquilles d’œufs, noyaux, peaux de fruits, feuilles mortes, cendre, terre, etc. C’est la matière qui m’inspire. Je ne sais pas faire autrement.


J’aime beaucoup les outils aussi. Je suis fascinée par tous les outils et je vénère leurs inventeurs. J’adore en découvrir de nouveaux. Il faut du génie pour les imaginer et les concevoir.




Quel est ton processus de création ? Quelles sont les étapes-clés et à quelle fréquence crées-tu ?

J’utilise beaucoup ce que je consomme comme par exemple les pots de yaourts. Lorsque je les vois s’accumuler, cela m’inspire pour les transformer en œuvre d’art. Je ne me force pas à consommer différemment pour créer. Par exemple, je ne vais pas acheter certains produits simplement dans le but de réaliser quelque chose de nouveau. Je me sers vraiment de mon quotidien. Je fais avec ce que j’ai.


Pour l’installation du moment sur la façade du 59 Rivoli, j’ai imaginé une superposition de bouteilles car je savais que je pouvais les trouver facilement et en quantité suffisante. Je crée pratiquement tous les jours mais pas tout le temps non plus afin de m’accorder des moments de vide dans ma vie, de me donner du temps pour être avec les autres, de partir un peu aussi pour mieux revenir.


Quelle est ta plus grande satisfaction en tant que femme et en tant qu’artiste ?

Faire et penser. Défendre cette liberté.


Je suis aussi heureuse d’être totalement détachée du regard des autres.

Que mes œuvres soient aimées ou non n’a pas d’importance pour moi. En tout cas, pas si j’en suis fière moi-même.





*** CRÉATION, ENGAGEMENT & UTILITÉ ***


Qu’est-ce qui est le plus difficile dans le quotidien d'un artiste ? Quels sont les principaux défis à relever ?

Mon principal défi, aussi bien personnel que professionnel, est d’être dans la recherche constante. C’est de ne jamais rester dans ma zone de confort. Chercher permet de découvrir énormément de choses sur soi et sur son environnement.


Se laisser aller au vide est bénéfique car en le faisant, on crée de l’espace pour faire rentrer quelque chose de nouveau.


Quel est selon toi le rôle d’un artiste ? Doit-il absolument être engagé ?


Un artiste ne doit rien du tout. Il n’a pas le devoir de s’engager. Il a juste à se respecter. Le « se » fait référence à soi-même et aux autres.

Pour toi, c’est quoi « être utile » ?

Le 59 Rivoli par exemple est utile. Je dirai même que c’est d’utilité publique.


Dès lors que quelque chose te permet d’être à la fois toi seul et avec les autres, c’est utile. Hormis l’essentiel, c’est-à-dire les besoins primaires, tout le reste est en fonction de la psyché, de nos pensées. Chacun trouve son utilité : se mettre en valeur, être le roi du monde, etc.


Quand quelque chose existe par l’homme, cela veut dire que l’homme en a besoin mais ce n’est pas forcément bon ou mauvais.


Le respect est utile. Le reste découle de tout ce qu’on veut. La cafetière ou la cocotte-minute ne sont pas utiles. Elles ont été créées selon notre avancée, nos connaissances, notre époque. S’emmerder la vie n’est pas utile non plus. Il faut accueillir la vie, y compris ses moments douloureux.

As-tu un porte-bonheur que tu conserves précieusement ? Voudrais-tu partager son histoire ?

Pas vraiment. J’ai une photo qui est très importante pour moi. C’est celle du premier objet que j’ai créé. C’est un visage fait d’élastiques et de morceaux de papier. Je l’ai appelé Toutun car c’est un tout en un. Il fait référence à la Terre et à la vie.


La Terre, c’est la vie !



*** DES MESSAGES AU MONDE ***


T'es-tu déjà retrouvée face à des situations difficiles, des échecs ? Comment les as-tu surmontés et quels en sont les apprentissages ? Un message ou des conseils à partager ?

Oui, il y’en a eu.


Pour moi, ça se synthétise par le fait de créer et ne pas se faire manger par ce que demandent les autres.

Si on y arrive, il y’a moyen de bien vivre. C’est facile à dire pour moi car je suis née ici. Je considère que je suis bien née, même par la géographie et l’époque, par l’endroit et le temps. Tout ce que je dis est valable pour ce que je connais, pour l’environnement dans lequel j’ai grandi et évolué.


Lorsque je suis face à une situation difficile, je prends une grande respiration et fais un arrêt sur image de la vie pour me recentrer, me connecter à la Terre et pas trop loin des nuages aussi. Les coups durs, c’est être dans le rien et en même temps ce rien est vite rempli dès qu’on se rend compte qu’on est dans le rien. On est stimulés et on agit sinon on meurt.

C’est une pensée que je mets en pratique mais qui à la base est une théorie philosophique. En fait, le rien crée l’envie.


Cette récente création d'Ève est un regard, depuis son atelier, sur l'espace d'exposition de l'artiste qui lui faisait face.

Quels sont tes rêves aujourd’hui ?


Je rêve que l’humanité arrive à se détacher, à prendre un peu de recul.

Il y’a une différence entre l’important et le grave. Certaines choses ne sont pas importantes mais graves. Mon point de vue s’applique uniquement à l’Occident car c’est ce que je connais le mieux et que je peux me permettre d’analyser.




Une fois de plus, c'était une belle expérience. Ève est l’incarnation de la zénitude et j’étais impressionnée de constater que sa philosophie de vie rejoignait la mienne en plusieurs points. Nous avons un certain nombre de valeurs communes que nous exprimons différemment. J’ai beaucoup aimé sa posture détendue, sa totale présence tout au long de notre échange et sa vision de la vie d’artiste et de la vie en général. Nous resterons assurément en contact.


Je retiens de cet échange que notre vie est ce que nous décidons d’en faire. Nous pouvons décider de la vivre dans le stress permanent ou de ralentir le rythme, de foncer tête baissée ou de prendre le temps d’explorer nos réelles envies et notre moi profond, de focaliser toute notre énergie sur le négatif ou de relativiser pour rebondir, de nous laisser sombrer face à une situation difficile ou de lui parler jusqu’à ce qu’elle s’en aille. J'ai aussi appris que chacun de nous pouvait, chaque jour et à son échelle, agir pour préserver notre environnement. La question du développement durable n'est pas qu'une affaire de politiques et de grands groupes industriels. C'est l'affaire de tous. Enfin, j'ai beaucoup aimé l'approche humaniste et pacifiste de l'artiste. Merci infiniment Ève pour tous ces enseignements.


Et vous ? Après avoir lu le portrait d’Ève, qu’aimeriez-vous partager ?



Avec tout mon cœur,

Happy Ness

Tissons des liens !

Téléphone :

+33 (0) 6 17 01 60 80 

Courriel :

hello@worldmadestories.com

Adresse :

29 Rue Saint-Louis-en-l'Île, 75004 Paris, France

  • LinkedIn
  • Blanc Facebook Icône
  • Instagram
  • YouTube

© 2020 Worldmade Stories